« Les Templiers » à Poitiers : un bar pas comme les autres.

C’était une véritable institution poitevine. Pas un temple du luxe, mais un bar à l’ancienne, doté d’une ambiance rétro, un peu désuète, qui avait gardé le charme des lieux ayant vu défiler les générations sans vraiment changer.

Grand, accueillant, il était ouvert toute l’année grâce au PMU, et fermait en début de soirée, c’était un bar de jour.

Ayant fréquenté le lieu assidûment entre 1986 et 1998, je vais tenter de réunir ici quelques éléments factuels, et des souvenirs.

 facade du bar les templiers à Poitiers


L’histoire du lieu :

Des générations de pictaviens se sont croisées dans ce lieu resté dans les mémoires.

Si on connaît précisément la date de la fermeture (1998), celle de son ouverture est plus incertaine. C’est de toute façon après l’aménagement urbain des lieux fin XIXe (création de la rue Henri Oudin, de la rue Jean Jaurès et construction de la Banque de France). L’établissement a fonctionné, de manière certaine, pendant la seconde moitié du XXe siècle (actif au moins dès les années 1950-1960) sous le statut de débit de boissons avec licence IV.

L’établissement était un bistrot vivant et rentable, bénéficiant d’une clientèle fidèle. La fermeture est exclusivement liée à une décision d’aménagement urbain et commercial portée par la ville de Poitiers et des promoteurs immobiliers : le projet du Passage des Cordeliers.

La société d’aménagement a négocié le rachat du bail commercial et l’éviction de l’établissement afin de récupérer les surfaces d’angle. Les patrons ont cessé le service du bar à la fin de l’année 1998 après le règlement de l’accord commercial. Au début de l’année 1999, les locaux ont été définitivement vidés et intégrés au chantier du complexe des Cordeliers.


L’origine du nom :

Entre mars 1307 et août 1308, Poitiers fut le siège de la chrétienté occidentale lorsque le pape Clément V et le roi de France Philippe IV le Bel s’y installèrent pendant 16 mois pour mener les auditions et rencontres décisives du procès des Templiers.

La géographie de cet événement historique majeur s’articulait exactement sur le périmètre où le bar s’est implanté des siècles plus tard. Le pape logeait au couvent des cordeliers (là où se trouve aujourd’hui l’Îlot des Cordeliers). Le roi logeait immédiatement en face, au couvent des dominicains. Une passerelle de bois reliait les deux sites, elle devait se trouver précisément à l’emplacement du bar des Templiers.

Ainsi, plus de 6 siècles après cet événement, le nom de ce bar permettait de se souvenir de cet épisode historique pour Poitiers et pour l’ensemble de l’Occident chrétien. (voir notre article à ce sujet).

interogatoire des templiers à poitiers


Patrons et serveurs :

Monsieur (Jean je crois) et madame Guilbot étaient les maîtres des lieux. Lui derrière le guichet du PMU au fond de l’arrière salle, elle courant de la cuisine pour faire un croque monsieur, au bar pour servir un café. Elle était d’humeur égale bien qu’ayant de la personnalité.

En permanence au contact des clients du bar, les serveurs se sont succédé.
J’ai connu, un peu, Bernard, suivi de Michel qui avait beaucoup de connivence avec les clients lycéens et étudiants, il est parti à Orléans où j’ai souvenir de lui avoir rendu visite.


Il a laissé place à Serge le 1er septembre 1990, qui est resté jusqu’à la fermeture en 1998.


Jean-Pierre dit « Chochoï » venait en renfort pour les « coups de feu », le café du matin et à l’heure du déjeuner. Le reste de la journée on pouvait le trouver, de l’autre côté du comptoir, au BHV (Bar de l’Hôtel de Ville).

Serge en 2023, 25 ans après la fermeture et le dernier ticket de caisse de Michel le 31 août 1990.

Sa clientèle était remarquablement diverse. Les joueurs du PMU côtoyaient les juristes sortis des Cours de Justice voisines. Les professeurs de l’Université venaient prendre un verre l’après-midi. Puis les étudiants arrivaient en fin d’après-midi, occupant les tables avec cette insouciance de la jeunesse. C’était un bar où les conversations se croisaient, où les mondes différents se parlaient, où Poitiers reconnaissait sa propre diversité de l’époque.


Les lieux :


Idéalement situé au cœur du « plateau » et donc du centre ville, à mi chemin entre la place Notre-Dame et la place d’Armes. La rue du marché était à l’époque plus passante, le passage des Cordeliers n’existait pas encore. Derrière une devanture classique d’un immeuble XIXe se trouvait une vaste salle, toute en longueur, dominée par un long bar.


En entrant par la « petite » porte, rue Henri Oudin, on découvrait deux flippers, et un témoin de l’époque précédant les téléphones portables : une cabine téléphonique à l’intérieur de l’établissement. Ce qui n’était pas commun mais bien pratique. Nous nous amusions parfois à appeler le bar depuis la cabine pour passer commande : « Allô Serge ? Un distingué s’il te plaît ». Un jeu vidéo sur table (Tetris etc.) rencontrait un franc succès.


En arrivant par la porte de la rue du Marché on découvrait cette grande salle tout en longueur, parallèle au long bar. Au centre de celui-ci la tireuse à bière, et devant, de nombreux et robustes tabourets, place privilégiée par les habitués.


Au centre de la salle des petites colonnes porteuses étaient couvertes de carreaux de miroirs. Une rangée de tables et de chaises tout le long était complétée par des banquettes le long du mur, qui formaient comme des box, plus intimistes.

Le tout était en capacité d’accueillir des dizaines de clients. À gauche de la porte un porte-manteau aux pieds duquel, en fin d’après-midi, les lycéens laissaient leur sac qui formait parfois un tas conséquent.

Au fond, une largeur se terminait sur sa droite par le guichet du PMU, cette partie était fréquentée par les joueurs quasi exclusivement.

Il y avait de l’espace et chacun avait sa partie privilégiée en fonction du moment. Le zinc pour le café, les tables centrales pour déjeuner, les box de banquettes pour les parties de carte.

Il n’y avait pas de musique mais une ambiance sonore composée de discussions chuchotées et d’éclats de voix provenant des commandes ou de discussions animées. C’était vivant.


Les clients :

Composante essentielle, c’est la clientèle qui faisait la richesse du lieu.

Même si les lycéens, et surtout les étudiants étaient très présents, notamment en fin d’après-midi, la clientèle était en réalité hétéroclite.

Les travailleurs du quartier. Salariés, par exemple de la Régie d’électricité toute proche (Corinne, fille de monsieur et madame Guilbot), ou du siège de la Banque de France (Francis), commerçants, employés, venaient pour le café du matin, pour déjeuner ou pour prendre une bière en fin d’après-midi.

Les joueurs du PMU, souvent de classe populaire, se succédaient tout au long de la matinée.

Le monde judiciaire venait du palais de justice, entre autre pour des « apéritifs de délibéré ». Lorsque les audiences du tribunal s’éternisaient, ou que les jugements étaient mis en délibéré à l’audience publique, avocats de la défense et parties civiles attendaient la reprise des débats autour d’un verre aux « Templiers », dans une trêve confraternelle facilitée par la neutralité du lieu.

Les habitués des bistrots, en tout genre, se mêlaient à la clientèle. Personne de passage, quelques marginaux, « 2 francs » qui faisait la manche dans les rues à proximité avec son béret. J’ai souvenir d’avoir participé à une partie de cartes avec « 2 francs », Karim, skinhead connu à Poitiers, et Anne-Charlotte de M. au col Claudine et collier de perles. Rencontre improbable qui résumait bien l’hétérogénéité du lieu.

Les Universitaires : la proximité des facs restée en centre ville amenait une clientèle d’universitaires érudits.
Compte tenu de la facilité avec laquelle on pouvait échanger avec tous en ce lieu, j’ai souvenir de discussions répétées et nourrissantes avec, par exemple : Jean Michaud, qui travaillait auprès de Robert Favreau au Centre d’Études Supérieures de Civilisation Médiévale. J’aimais beaucoup échanger avec Yves-Marie Adeline, de dix ans mon aîné, enseignant, homme politique, compositeur et écrivain.

Jean Michaud et Yves-Marie Adeline

Le samedi matin représentait le pic d’affluence sociologique du bar. Le comptoir était alors occupé par les maraîchers, les habitués du marché Notre-Dame et les familles en promenade. Les échanges y étaient rythmés par le feuilletage des journaux locaux, les pronostics hippiques et les jeux de cartes improvisés sur les tables en bois du fond de la salle.

– Pour finir, les lycéens et étudiants. Le gros des troupes en fin d’après midi, mais qu’on pouvait croiser tout au long de la journée.
Les lycéens arrivaient après les cours, déposant leurs sacs aux pieds du porte-manteau à l’entrée. Ils venaient pour la plupart des lycées privés du centre ville : Saint Jo/Les Feuillants et l’Union Chrétienne.
Les étudiants, de toutes les facs mais particulièrement les étudiants en Droit en faisaient leur QG.
On y croisait la Basoche, les phaluchars de la fac de Droit. Donatien Levesque du Rostu y a fait son coup d’état pour prendre la couronne de la Basoche. Didier Piganeau a dû fréquenter le lieu. Il est devenu célèbre grâce à un événement surréaliste : Le 4 décembre 1977, il assiste au sacre de Bokassa Ier en tant qu’invité personnel de l’empereur de Centrafrique, au titre de « Roi de la Basoche ». Il a d’ailleurs écrit un livre intitulé « Un Roi chez l’Empereur » sur cette aventure.

– Une typologie affirmée politiquement. Même si ce n’était pas une généralité il est honnête de préciser que les étudiants étaient bien souvent de sensibilité conservatrice, pour ne pas dire réactionnaire. On y croisait la droite affirmée, l’UNI, l’ARPF et les royalistes par exemple. Certaines actions ou manifestations s’organisaient là. Le bar était réputé pour être un lieu de débat politique. Lors des périodes électorales, les discussions s’y trouvaient particulièrement animées. Il est arrivé que des groupes, membres de la Jeunesse Communiste Révolutionnaire par exemple, se présentent devant le bar pour provoquer, et montrer leur hostilité. Ca a même donné lieu à quelques échauffourées.

Ceci étant, l’ambiance était plutôt bon enfant. J’ai souvenir d’avoir sympathisé avec Gaël E., membre des JCR, et qui venait régulièrement me retrouver aux Templiers. Il avait pris goût à ce lieu où l’échange et les débats étaient non seulement possibles mais aussi appréciés.

Un vrai réseau social :

Pour beaucoup d’entre nous c’était une deuxième maison. Avant l’arrivée des téléphones portables et des réseaux sociaux, les rencontres et les échanges se faisaient naturellement en allant à la rencontre des autres. Ainsi, le vendredi, soir nos amis qui faisaient leurs études dans d’autres villes revenaient en train, et allaient directement de la gare « aux Temples », comme nous disions. Ainsi, ils étaient immédiatement au courant du programme du week-end, soirées, sorties et autres joyeusetés étudiantes.

Ce lieu était un liant, un point de repère où l’on savait qu’on allait immanquablement retrouver des amis et une ambiance conviviale à toute heure de la journée.

Épilogue

En 1998, le bar a fermé. L’Îlot des Cordeliers a pris sa place comme centre commercial moderne, optimisé, climatisé, avec trente boutiques de grandes et petites marques. Une vision du commerce urbain du XXIe siècle. Rien de mal à cela. Mais quelque chose d’un Poitiers ancien, du Poitiers où les populations disparates se rencontraient sous le nom d’un ordre religieux disparu depuis longtemps, s’est effacé. Pas de façon dramatique, mais discrètement, inévitablement, comme ferme un bar un jour de décembre 1998.

Deux des tabourets du bar, merci Olivier pour la photo. Et le bar coté rue du marché.

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