Et si le pape Léon et Donald Trump s’installaient à Poitiers plusieurs mois pour négocier ?

L’hypothèse est peu probable.

Le pape et le chef d’Etat le plus puissant d’Occident se rencontrant pendant des mois afin de négocier l’avenir du monde.

Et pourtant, c’est exactement ce qui s’est produit à Poitiers en 1307-1308.

Le pape et Donald Trump

Qui ?

D’un côté, Clément V, Pape et chef de la chrétienté, figure proéminente de la diplomatie mondiale.

De l’autre, Philippe le Bel, roi le plus puissant d’Occident, monarque autoritaire qui façonne la France en consolidant le pouvoir royal contre la noblesse féodale qu’il cherche à contrôler.

Ces deux hommes se rencontrent à Poitiers non pour sceller une alliance, mais pour négocier un équilibre fragile des pouvoirs.

Où ?

A Poitiers donc, mais plus précisément :

  • A l’emplacement de L’Îlot des Cordeliers qui abrite aujourd’hui de nombreuses enseignes.
  • A l’emplacement où la Région occupe des bâtiments en haut de la rue Jean-Jaurès.
  • Au Palais des Ducs d’Aquitaine, joyau du centre-ville.

Ces trois lieux que les Poitevins connaissent bien ont abrité, en 1307-1308, le siège du pouvoir papal et royal.

Le Palais des Ducs d’Aquitaine, prestigieux siège du pouvoir politique, accueille les grandes réceptions et les réunions officielles.

À quelques pas, le couvent des Cordeliers (actuellement l’Îlot des Cordeliers) accueille le Pape, sa cour et ses cardinaux.

En face, le couvent des Dominicains (rue Jean-Jaurès et ancienne Comédie) héberge le Roi, son entourage et ses hommes d’armes. Tous trois sont concentrés dans l’hyper-centre actuel de Poitiers, au cœur de la ville.

Carte des lieux clés

Il est à noter que cette carte se base sur la topographie actuelle des lieux, elle est donc partiellement fausse. En effet la rue Jean-Jaures par exemple n’existait pas ainsi, l’emprise des Dominicains et du Palais étaient vraisemblablement plus importantes…

Légende de la carte :

  1. Le couvent des Cordeliers à l’emplacement de l’actuel Îlot des Cordeliers
  2. Le couvent des Dominicains/Franciscains, qui s’étendait sans doute plus largement.
  3. Le Palais
  4. Notre-Dame-La-Grande
  5. Le bar « Les Templiers »

Quand ?

Ce ne fut pas une visite diplomatique de quelques jours. De mars 1307 à août 1308, le Pape demeure à Poitiers pendant seize mois ; une durée extraordinaire. Le Roi, lui, va et vient, mais sa présence structure l’ensemble du séjour.

Cette longévité n’a rien du protocole éphémère ; c’est une occupation, une installation. Pendant plus d’une année, Poitiers devient littéralement le siège du pouvoir papal et le théâtre de négociations qui façonnent l’Europe.

Quoi ?

En 1307-1308, le pape Clément V et le roi Philippe le Bel se sont installés à Poitiers pour mener des négociations historiques. Poitiers devient le théâtre d’une confrontation qui façonne les équilibres du pouvoir en Occident. Au centre des débats : le sort de l’Ordre des Templiers, l’une des institutions les plus puissantes et les plus riches de la chrétienté.

Mais l’enjeu véritable est bien plus large, c’est la question du pouvoir lui-même.

Qui prime ? Le roi de France ou le Pape ?

Peut-on détruire un ordre religieux sans l’aval de Rome ? Les décisions prises à Poitiers auront des répercussions qui s’étendront bien au-delà des Templiers, redéfinissant les rapports entre l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle pour les siècles à venir.

Clément V et Philippe le Bel

Pourquoi Poitiers ?

Le choix de Poitiers n’est pas dû au hasard. Géographiquement, la ville occupe une position stratégique entre Paris (siège du pouvoir royal) et Bordeaux, la ville d’origine du Pape Bertrand de Got, un Bordelais.

Pratiquement, Poitiers dispose d’une infrastructure adaptée ; deux grands couvents (Franciscains et Dominicains) permettent de loger le Pape et le Roi séparément, affichant ainsi l’équilibre des puissances.

Politiquement, c’est un choix du Pape lui-même. Clément V a résisté aux propositions royales de se rencontrer ailleurs, invoquant d’abord l’insalubrité du climat de Tours, puis les frais engagés à Poitiers. C’est une affirmation d’indépendance ; le Pape choisit le terrain de la négociation.

Enfin, le Poitou reste une province stratégique, héritière de plusieurs siècles de puissance féodale (ducs d’Aquitaine, Plantagenêts) ; une légitimité historique qui confère à la ville une autorité appropriée pour accueillir les deux plus grands pouvoirs d’Occident.

Le conflit qui divise la Chrétienté

Pour bien comprendre pourquoi ces deux hommes se retrouvent à Poitiers, il faut remonter quelques années en arrière et saisir les ressorts profonds de leur affrontement.

Philippe IV, dit Philippe le Bel, est roi de France. Il est jeune, autoritaire, pragmatique, et surtout, il est ruiné. Les guerres coûtent cher. L’administration coûte cher. Le trésor royal s’égrène. Le roi a un problème : l’Ordre du Temple.

Les Templiers ne sont plus les moines-soldats d’autrefois, guidés par la ferveur des croisades. Ils se sont transformés en banquiers, en propriétaires terriens, en gestionnaires de richesses immenses. Ils ne répondent à personne, ou presque.

Pas au roi, car l’Ordre relève directement du pape.

Pas au pape non plus, car le pape les craint. Le Temple dispose de forteresses, d’une armée, de trésors. C’est un État dans l’État. Et c’est insupportable à un roi qui veut affirmer son pouvoir absolu.

Philippe le Bel voudrait bien mettre la main sur ces richesses, mais il a un obstacle : le pape.

Clément V arrive au trône de Saint-Pierre en 1305. C’est un prélat français, diplomate et juriste, né sous le nom de Bertrand de Got à Villandraut près de Bordeaux. Il est devenu pape justement parce que Philippe l’a aidé à accéder au pouvoir. Mais une chose est d’être redevable au roi, autre chose est de sacrifier l’autorité papale sur un ordre religieux majeur. Clément V, malgré sa réputation de faiblesse, refuse de condamner les Templiers sans preuves solides. Le droit canon existe, et même un roi aussi puissant que Philippe le Bel ne peut pas le balayer comme ça. Il faut l’aval du pape. D’où cette étrange présence à Poitiers.

Interrogatoire des Templiers

Poitiers, capitale du monde en 1307

Quand Clément V arrive à Poitiers en mars 1307, c’est une arrivée en force. Le Pape n’est pas un simple voyageur. Il arrive avec sa cour, ses cardinaux, ses conseillers, son administration. Le gouvernement de l’Église va s’installer ici pour plus d’une année.

Poitiers n’est pas Paris, mais c’est une ville majeure. Environ dix à vingt mille habitants.

C’est la capitale du Poitou, une province stratégique avec une histoire prestigieuse de puissance féodale. Aliénor d’Aquitaine y a établi sa cour au XIIe siècle, en faisant l’un des centres culturels majeurs de l’Europe.

Les rois Plantagenêt y ont régné. Le Palais des Ducs d’Aquitaine s’élève au cœur de la ville, héritier de plusieurs siècles de puissance féodale. Les murs de la cité s’étendent sur six kilomètres et demi, renforcés par les vallées. Ces murs et ce Palais constituent l’infrastructure capable d’accueillir une cour royale et papale.

Mais en 1307, Poitiers est surtout une ville ecclésiastique. Les couvents des Cordeliers et des Jacobins sont des complexes architecturaux imposants, bien loin d’être de petites chapelles rurales. Ils constituent une infrastructure majeure dans la ville (l’abbaye Sainte Radegonde et celle de Montierneuf sont importantes également). Ils sont organisés autour de cloîtres, avec leurs églises, leurs réfectoires, leurs dortoirs, leurs salles de chapitre. Pour accueillir un pape et sa cour, il n’y a que ces lieux qui conviennent.

Le 11 mars 1307, Clément V s’installe donc au couvent des Cordeliers, rue du Marché. Les Franciscains reçoivent le Pape. Le bâtiment n’est pas luxueux, mais il est vaste. Les appartements du pape occupent une partie des bâtiments conventuels. Les cardinaux et les conseillers trouvent place dans les autres ailes. Des servantes, des hommes de confiance, des clercs arrivent. Le couvent se transforme en palais administratif. Et à cet exact endroit, sept siècles plus tard, se dressera le bar des Templiers, qui deviendra à son tour une institution pictavienne.

À peine Clément V s’est-il installé que le roi arrive. Mais Philippe le Bel ne descend pas au Palais des Ducs. Il s’installe au couvent des Jacobins (Dominicains), à deux pas de distance, actuellement rue Jean-Jaurès. Choix stratégique : rester proche, mais séparé. Montrer qu’on ne demande rien, mais qu’on occupe le terrain. Le roi loge chez les Dominicains comme le pape loge chez les Franciscains. Deux ordres religieux distincts accueillent deux pouvoirs rivaux. Et avec eux arrivent les gardes, les chevaliers, les hommes d’armes. Les deux couvents se transforment en forteresses diplomatiques.

Entre les deux couvents, qui ne sont séparés que de vingt mètres, Poitiers comprend vite que quelque chose d’énorme est en train de se négocier. Et pour ces négociations, on construit même une passerelle provisoire en bois, reliant les Cordeliers aux Jacobins. C’est là, sur ce pont fragile de bois, que deux hommes qui contrôlent le sort de la Chrétienté vont marcher, se rencontrer discrètement, négocier le sort des Templiers. Les Pictaviens qui la voient se construire comprennent qu’elle n’est pas anodine.

Les salles de pouvoir

Pour bien imaginer la scène, il faut connaître les lieux où tout se joue.

Au couvent des Cordeliers, c’est la salle du chapitre qui devient le théâtre des interrogatoires. C’est un espace intime, rectangulaire, divisé en travées voûtées, éclairé par de petites fenêtres qui laissent passer une lumière grise et froide. Les fenêtres s’ouvrent au-dessus des portes ; généralement trois portes côté cloître, mais seule la porte centrale s’ouvre librement. C’est là que les Templiers arrêtés entreront, encadrés de gardes royaux.

Au couvent des Jacobins, Philippe installe ses appartements royaux. C’est un lieu de pouvoir temporel, qui contraste avec l’austérité des Cordeliers. Le roi ne fait pas profil bas. Il affiche sa présence. Et quand vient l’heure des rencontres avec le pape, c’est sans doute le roi qui se déplace, qui emprunte la passerelle.

Au Palais des Ducs, la Grande Salle des Pas Perdus reste disponible pour les réceptions officielles, les moments où il faut montrer la puissance publique. Mais les vraies négociations se font ailleurs, dans les chambres des Cordeliers, dans les appartements des Jacobins, et sur cette passerelle de bois qui symbolise l’équilibre précaire.

Le drame des Templiers à Poitiers

Le 13 octobre 1307, à l’aube, partout en France, les Templiers sont arrêtés. C’est un coup d’État religieux orchestré par le roi. Les lettres cachetées ont circulé en secret. Chaque bailli royal, chaque sénéchal sait quoi faire. Le même jour, au même moment, des centaines de Templiers se retrouvent en prison.

Parmi eux, soixante-douze seront amenés à Poitiers. Ils arrivent enchaînés, interrogés, affaiblis. Car avant même leur arrivée à Poitiers, beaucoup ont déjà enduré la torture. Les aveux sont arrachés. Hérésie, renégation du Christ, adoration d’un mystérieux idole appelée Baphomet. Ces accusations, vraies ou fausses, importent peu. Elles sont utiles.

Mais voilà le problème du roi : le pape refuse de valider ces accusations sans une enquête appropriée. Le droit canon existe, et même un roi aussi puissant que Philippe le Bel ne peut pas le balayer comme ça. Il faut l’aval du pape. D’où cette présence à Poitiers. Clément V et Philippe le Bel vont devoir trouver un compromis.

Le 27 juin 1308, après plus de trois mois de négociations, Clément V procède en personne à l’interrogatoire des premiers Templiers. Il descend à la salle du chapitre des Cordeliers et il interroge personnellement les premiers Templiers. C’est un moment extraordinaire. Le pape lui-même, chef spirituel du monde chrétien, va poser les questions. Les Templiers voient le pape, qui les regarde avec une sorte de détachement fatigué. Clément V, malade, affaibli par l’enjeu politique, préside aux interrogatoires.

Ce geste est une victoire pour Clément V. Il montre qu’il maîtrise l’enquête, qu’il ne se soumet pas au roi. Mais c’est aussi une capitulation progressive. Car le 31 juillet 1308, quelques semaines après, le compromis est trouvé ; on établira un double procès. Un procès contre l’Ordre lui-même, que le pape confiera à ses commissaires. Un procès contre les individus, que les évêques diocésains mèneront. C’est un partage du pouvoir qui satisfait personne totalement, mais c’est le mieux qu’on puisse faire.

Quand l’histoire se fabrique à Poitiers

Ce qu’il faut comprendre, c’est que pendant ces seize mois, mars 1307 à août 1308, Poitiers n’est pas une simple scène de négociations entre deux hommes. C’est le siège effectif du pouvoir. Clément V gouverne l’Église depuis le couvent des Cordeliers. Les bulles, les lettres apostoliques, les décisions papales portent tous la date de Poitiers. Les cardinaux se réunissent. Les conseillers du roi vont et viennent. Et les Templiers continuent d’être interrogés, semaine après semaine.

Les Pictaviens voient le pape quand il se rend à la cathédrale Saint-Pierre pour les grandes messes. Ils voient le roi quand il parade dans les rues. Il y a des réceptions officielles au Palais des Ducs. Des banquets. De la théâtralité. Mais il y a aussi, dans les murs des couvents et sur la passerelle de bois, des conversations qui refaçonnent l’équilibre des pouvoirs en Occident.

Quand Clément V quitte Poitiers le 13 août 1308, en direction d’Avignon où il établira finalement sa résidence deux ans plus tard, il laisse derrière lui une ville transformée. Les Cordeliers reprennent leur vie paisible. Les Jacobins se vident des gardes royaux. La passerelle de bois est démontée. Mais à Rome, à Paris, partout en Occident, on sait que quelque chose a changé. Le pape a cédé sur les Templiers. Le roi a triomphé, même s’il a dû accepter le partage du pouvoir judiciaire. Et dans le silence des salles de chapitre, on comprend que le pouvoir temporel va l’emporter de plus en plus sur le pouvoir spirituel.

L’héritage des Cordeliers : quand le bar des Templiers racontait l’histoire

Sept siècles passent. Les couvents sont détruits, reconstruits, transformés. Le couvent des Jacobins devient d’abord propriété diocésaine, puis siège du Collège Saint-Stanislas en 1905, puis finalement propriété régionale. C’est aujourd’hui l’emplacement de la Maison de la Région Poitou-Charentes. Pas une plaque, pas un monument majeur. Juste un immeuble moderne qui ignore sa propre histoire.

Le couvent des Cordeliers a un meilleur sort, en quelque sorte. Du moins visuellement. Il disparaît en 1998 pour laisser place au centre commercial Passage Cordeliers, mais dans le magasin Zara au rez-de-chaussée, on peut encore voir les vestiges de l’ancienne chapelle. Quelques pierres, quelques vestiges gothiques. Une femme qui achète un pull peut croiser sept siècles d’histoire.

Et juste avant que tout cela ne disparaisse, à l’angle exact de la rue du Marché et de la rue Henri Oudin, il y avait un bar. Un vrai bar poitevin, un de ces lieux où les classes sociales se mélangeaient d’une manière qu’on ne voit plus guère.

Le bar « Les Templiers ».

C’était une institution. Pas un temple du luxe. Une brasserie à l’ancienne, avec une ambiance rétro, un peu désuète. Les joueurs du PMU côtoyaient les juristes sortis des Cours de Justice voisines. Les professeurs de l’Université venaient prendre un verre l’après-midi. Puis les étudiants arrivaient en fin d’après-midi, début de soirée, notamment ceux de la fac de droit, occupant les tables avec cette insouciance de la jeunesse.

Bar Les Templiers

C’était un bar de jour. Ouvert toute l’année grâce au PMU, mais qui fermait en début de soirée. Grand, avec ce charme des lieux qui ont vu défiler les générations sans vraiment changer. Un bar où les conversations se croisaient, où les mondes différents se parlaient, où Poitiers reconnaissait sa propre diversité de l’époque.

En 1998, le bar des Templiers a fermé. L’Îlot des Cordeliers a pris sa place. Centre commercial moderne, optimisé, climatisé. Trente boutiques de grandes et petites marques. Une vision du commerce urbain du XXIe siècle. Rien de mal à cela. Mais quelque chose d’un Poitiers ancien, du Poitiers où les populations disparates se rencontraient sous le nom d’un ordre religieux disparu depuis longtemps, s’est effacé.

Aujourd’hui, si vous passez dans le centre commercial Passage Cordeliers, vous pouvez voir chez Zara les vestiges d’une chapelle du XIVe siècle. Ces pierres ont assisté à des moments historiques majeurs. Elles ont entendu les questions du pape aux Templiers. Elles ont vu les regards échangés entre des hommes qui décidaient du sort de l’Europe.

Et pendant ce temps, à quelques mètres, les gens traversent le passage des Cordeliers, totalement inconscients de fouler un sol où deux pouvoirs ont négocié en secret. La passerelle de bois n’existe plus. Le bar des Templiers n’existe plus. Les couvents ne sont plus des lieux de pouvoir. Poitiers a continué, comme partout, à se transformer.

Mais pendant quelques mois en 1307 et 1308, pendant seize mois exactement, cette ville a été le centre du monde occidental. Et cela vaut la peine de le savoir, surtout quand on passe devant Zara et qu’on aperçoit, presque par hasard, les vestiges de l’ancienne chapelle des Cordeliers.

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