À la découverte du Palais des Ducs d’Aquitaine

Monument majeur du patrimoine français, le Palais des ducs d’Aquitaine de Poitiers est l’un des plus anciens édifices civils médiévaux encore conservés en France.
Niché au cœur du centre historique, il a été tour à tour palais comtal, siège du pouvoir ducal, symbole de l’influence des Plantagenêt, puis palais de justice pendant plus de deux siècles.
Aujourd’hui en pleine renaissance, il révèle au grand public toute la richesse de son architecture et la profondeur de son histoire, qui s’étend sur plus de mille ans.
Le Palais des Ducs d’Aquitaine à Poitiers (auteur : Lepalais)
Aux origines : la naissance d’un palais carolingien
L’existence d’un palais à Poitiers est attestée dès le IXᵉ siècle. La présence de l’empereur Louis le Pieux en 839-840 y confirme déjà une implantation carolingienne forte. Poitiers, capitale historique de l’ancien royaume d’Aquitaine, abrite alors une résidence de pouvoir stratégique, installée sur un promontoire dominant la ville.
Au Xe siècle, avec l’ascension des comtes de Poitiers les célèbres “Guillaume” le palais devient le centre politique du Poitou et de l’Aquitaine. En 1018, un incendie détruit l’ensemble primitif. Guillaume V le Grand entreprend aussitôt sa reconstruction, marquant la véritable naissance du palais médiéval tel qu’on le connaît.
Vers 1104–1106, son successeur Guillaume IX célèbre troubadour et figure majeure de la culture médiévale érige un imposant donjon du côté de la ville : la tour Maubergeon. Ce bâtiment sert à la fois de lieu de résidence, de défense et d’audience. En 1114, il y installe sa maîtresse officielle, Amauberge dite “La Maubergeonne”, qui donnera son nom à la tour.
Le palais est également le théâtre d’événements politiques marquants : le 23 septembre 1174, Richard Cœur de Lion vient s’y soumettre à son père Henri II, à l’issue d’une vaste révolte féodale.

Intérieur de la Tour Maubergeon (auteur : Gossin)
La Grande Salle : un chef-d’œuvre princier

Entre 1199 et 1204, Aliénor d’Aquitaine, duchesse et reine, entreprend la construction d’une vaste grande salle la future Salle des Pas Perdus en remplacement d’un espace plus ancien. Les recherches la situent plutôt entre 1160 et 1190, ce qui en ferait une réalisation contemporaine de la cathédrale Saint-Pierre.
Longue de 50 mètres, c’est l’une des plus grandes salles civiles d’Europe pour son époque. Elle accueillait banquets, cérémonies politiques, audiences et manifestations judiciaires. Son portail, aligné sur le pont roman « l’échelle du palais » témoigne de l’importance de ce lieu dans la vie publique poitevine.
La salle des pas perdus (auteur : Lepalais)
La chapelle Saint-Vivien du palais des ducs d’Aquitaine
La chapelle Saint-Vivien, construite vers 1104 dans le palais des ducs d’Aquitaine, servait de lieu de culte privé aux comtes et ducs. Mentionnée dès 1146, c’était une petite chapelle romane intégrée au cœur du palais. Devenue inutile après les transformations du bâtiment, elle fut finalement détruite entre 1821 et 1824 lors des travaux du palais de justice.
Jean de Berry et la métamorphose gothique
Après l’incendie de 1346, provoqué par le comte de Derby lors de la chevauchée de Lancastre, le palais est en partie ruiné. Jean de Berry, immense mécène et prince bâtisseur, entreprend une reconstruction ambitieuse.
Entre 1388 et 1416, il fait :
- rebâtir la tour Maubergeon,
- redresser le château et les remparts,
- reconstruire les appartements princiers en style gothique flamboyant,
- réaménager le pignon sud et ériger trois cheminées monumentales sculptées par Guy de Dammartin.
La façade sud, ornée de gâbles et de choux frisés, devient un chef-d’œuvre flamboyant, longtemps surnommée “la belle cheminée de Poitiers”. Les statues de Charles VI, d’Isabeau de Bavière, de Jean de Berry et de Jeanne de Boulogne, chefs-d’œuvre de la sculpture française de la fin du XIVᵉ siècle, en sont les gardiennes.

Plan du palais, avec la grande salle et la tour Maubergeon
Du palais princier au palais de justice
La grande salle sert très tôt à l’exercice de la justice : après le rattachement du Poitou au domaine royal, elle devient la salle du Roi, où se rendent décisions et arbitrages.
Entre le XVe et le XVIIe siècle :
- le parlement y siège (1418–1436),
- Jacques Cœur y est condamné en 1453,
- les Grands Jours de Poitou s’y tiennent à sept reprises, juridiction exceptionnelle envoyée par le roi pour rétablir l’ordre.
La salle se dégrade fortement aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles : gravures et récits la montrent ruinée, occupée par des marchands ou même ornée d’un crocodile empaillé, curiosité très commentée des voyageurs de l’époque.
À la Révolution, le palais devient officiellement palais de justice. Il le restera plus de 200 ans. De nombreux aménagements sont réalisés, notamment :
- une façade monumentale (1821),
- l’aile du tribunal (début XIXᵉ),
- l’installation de la chambre criminelle de la Cour de cassation (1870).
- En 1862, le monument est classé au patrimoine national.
Un monument restauré et réinventé
En 2019, la justice quitte définitivement le palais pour une cité judiciaire nouvelle. La même année, la Ville de Poitiers rachète l’ensemble et lance un vaste projet de renaissance culturelle.

D’octobre 2019 à janvier 2020, le parcours artistique Traversées / Kimsooja attire plus de 165 000 visiteurs. C’est un moment fondateur qui rouvre symboliquement le palais au public poitevin.
Depuis 2020, la grande salle est accessible quotidiennement comme une place publique couverte, accueillant :
- expositions,
- concerts,
- conférences,
- spectacles,
- événements sportifs ou artistiques.
Des fouilles archéologiques triennales approfondissent la connaissance du site et accompagnent sa réhabilitation.
Palais de justice de Poitiers (auteur : Remi Jouan)
L’ambition de la ville : faire du palais un grand pôle culturel et patrimonial, incluant un centre d’interprétation, des espaces d’exposition, un restaurant, un hôtel, et la requalification des places environnantes, avec une ouverture progressive d’ici 2030.
Un monument vivant et en mutation
Le Palais des Ducs d’Aquitaine est bien plus qu’un vestige médiéval : c’est un lieu où se superposent mille ans de pouvoir, d’art et d’histoire. Résidence aristocratique, palais de justice, agora culturelle… il n’a cessé de se réinventer.
Sa restauration actuelle promet de redonner tout son éclat à ce joyau unique en France, futur cœur culturel, patrimonial et social de Poitiers.
Anecdotes
- Luc Besson y a tourné une scène du film Jeanne d’Arc.
- La rue de l’Échelle-du-Palais était l’accès médiéval principal, franchissant le fossé grâce à une “échelle”. Longtemps, les habitants coupaient à travers la Salle des Pas Perdus pour emprunter ce passage.
- Dans les années 1970, le jardin du palais était encore entièrement clos de grilles : on peut les voir aujourd’hui réinstallées route de Bignoux.
- La tour Maubergeon devait être plus haute : son étage de mâchicoulis n’a jamais été construit.
- Les statues extérieures représentent les vassaux du duc, les effigies du duc et de son épouse ayant disparu.
